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mardi, 27 août 2013

Gbagbo est un monument pour eux

Je m’en souviens comme si c’était hier de ce grand moment de télévision en 2003, au lendemain du sommet de Kleber qui jouxtait la table ronde de Marcoussis. Je me souviens de Laurent Gbagbo dans le rôle magistral qu’on lui connait dans l’histoire de notre jeune nation. Ce soir là, Il lui fallait convaincre le peuple de Côte d’Ivoire de faire asseoir sur sa table de conseils des ministres des gens comme Koné Mensamba, Tuo Fozie, des roturiers de l’armées rebelles, Konaté Sidiki, un bagagiste dont l’opportunisme se devine derrière le métier de manœuvre et un certain Soro Guillaume dont on se souvenait difficilement avoir une autre ligne sur son CV qu’une probable licence d’anglais et un titre de chef rebelle. J’avoue, avec du recul, que c’était une véritable gageure parce qu’il fallait à la fois baisser la tension politique et faire admettre à des citoyens qui aspirent à la civilisation qu’ils devraient accepter, pour la paix, la déplanification de leur Etat. Laurent Gbagbo a parlé pendant une heure au peuple de Côte d’Ivoire et il est parvenu à faire atterrir l’avion des rebelles à l’aéroport Félix Houphouët Boigny de Port-Bouët. J’étais encore plus jeune et révolté. J’avais même toutes les raisons de me rebeller contre mon pays parce qu’aucune des promesses de l’Etats, à mon égard, n’avait encore eu aucun début de réalisation. J’étais plus avancé, dans mes études, que Soro Guillaume, mais prendre les armes contre la mère patrie ne m’a jamais traversé l’esprit. J’étais à juste titre dans le même état d’esprit que la plupart des jeunes de mon âge parce que nous savions que notre continent a un si grand fossé de retard parce que certains africains se prennent un peu trop souvent pour des "vikings", les hommes de la préhistoire européenne. Et ils se complaisent dans le confort de l’idée qu’ils ont, eux aussi, leur préhistoire à parcourir au moment où la planète se transforme en un village. Nous étions donc dans la plupart des cas des révoltés, des rebelles parce que nous en voulions non pas à notre pays mais un système néocolonial deshumanisant. De là, il n’y a qu’un pas pour dire que nous étions en majorité des pro-Gbagbo qui, les mains nues, ont affronté la soldatesque de Robert Guéi pour qu’advienne un démocrate à la tête de la Côte d’Ivoire. Ce soir-là, malgré nous, nous avons eu un regain d’admiration pour la stature politique de Laurent Gbagbo qui nous a fait voir l’intérêt général et la complexité de la raison d’Etat qui fait souvent des compromissions des passage obligés. Même certains opposants n’ont pas manqué d’avouer qu’ils avaient en face d’eux un animal politique qui venait de retourner à son avantage un coup mortel de l’impérialisme.
Aujourd’hui, ceux qui ne cessent pas de s’essayer à la politique, parce qu’ils ont mal appris le métier, veulent faire comme lui. Mais quand ils l’ouvrent c’est la catastrophe. J’avais déjà dit ici, dans ma position d’observateur lointain que le déplacement et le discours de Soro Guillaume à Gagnoa étaient nuls sur l’échelle de la réconciliation nationale. C’est Boga Sivori, journaliste à Notre Voie par ailleurs chef d’un des villages de Gagnoa, membre actif du comité d’organisation de la réception de Soro qui nous dit que, pire, Soro Guillaume a carrément insulté le peuple de Gagnoa. On peut dire qu’on savait déjà cela. Mais c’est la réplique de Soro à travers son chargé de communication Touré Moussa qui nous révèle à quel niveau nous sommes descendus dans le choix, si choix il y a, de nos hommes politiques.
Moussa dit, dans une interview qu’il accorde à Soir Info du mercredi 21 aout dernier, qu’il est étonné que le citoyen Boga Sivori soit déçu de Soro Guillaume. Les raisons qu’il avance sont les suivantes : « je trouve étonnant ce sentiment de déception. Boga est-il déçu parce que le Pan (président de l’assemblée nationale) va construire une école primaire à Gnagbodougnoa, qu’on ait réparé le château d’eau de Kpogroblé ? (…) Nous sommes déçus de Boga Sivorii. C’est lui qui a insisté auprès du Pan pour qu’il se rende dans le Gôh. Boga à la tête d’une délégation de chefs, a fait savoir que si Guillaume ne se rendait pas Gagnoa, ils auront honte. (…) il a demandé, pour la mobilisation sur le terrain des moyens financiers et matériels qui lui ont été remis. C’est lui qui a dit à Guillaume Soro que Danon Djédjé a donné des consignes dans trois villages pour qu’on l’empoisonne…il nous a fait savoir qu’il était menacé par les responsable du Fpi et que malgré ces menaces, il était déterminé à faire en sorte Soro se rende dans le Gôh. Selon ses propres termes, le FPI est un parti totalitaire et que lui ira jusqu’au bout » Avec des insinuations dignes d’un commérage de ménagère, y a-t-il une autre façon plus indigne de vouloir descendre quelqu’un ou de le livrer à la vindicte populaire pour avoir exprimé un sentiment de déception ? Quand on sait comment Soro Guillaume et ses hommes sont arrivés à la tête de l’Etat, on n’est pas surpris qu’ils prennent une opinion pour un délit tellement grave qu’il faille passer son auteur aux armes.
Dans une conversation froide avec mon ami de tous les jours, nous sommes allés au-delà de cet objectif d’extermination de Boga Sivori pour faire une psychanalyse de la génération des politiciens datant de la rébellion de Soro Guillaume. La région du Gôh n’est pas en sécession, pourquoi y construire une école, y réparer un château d’eau et mobiliser des moyens matériels de l’Etat pour s’y rendre, devraient conduire quelqu’un à s’asseoir sur son opinion ? Ont-ils pris les armes et le pouvoir pour que les ivoiriens perdent leur liberté d’expression en échange de ce qui leur revient de droit dans un Etat soi-disant normal ? A travers cette sortie de Touré Moussa, on devine nettement cette mentalité d’esclavagistes africains qui dans le commerce des esclaves livraient les leurs en échange de miroiteries, camelotes et pacotilles. C’est toute la quintessence du néocolonialisme. Et Touré Moussa pense que ce qui est valable pour lui dans son rapport avec les puissances prédatrices devrait l’être pour Boga Sivori. Il devrait se taire sur la misère de son peuple et sur la division de la société ivoirienne parce qu’il a reçu des sous pour mobiliser ses frères et recevoir Soro Guillaume. Bago Sivori est déçu, avons-nous fini par conclure, parce qu’il a cru naïvement que Soro Guillaume était de la dimension de ces grands hommes politiques (puisqu’il se promène dans leurs habits) qui soignent la souffrance de leur peuple rien qu’avec la parole. Le journaliste-chef de village a cru que Soro, loin des discours démagogiques, pouvait faire voir l’intérêt général au peuple bété et les soulager de la douleur qui serre leur cœur depuis septembre 2002. Il était loin de penser qu’on viendrait infecter leurs plaies…les narguer et montrer la profondeur du vide depuis que Laurent Gbagbo est à la Haye.

Joseph Marat

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