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mercredi, 23 octobre 2013

« Les nègres de maison »

Je n’y ai pas cru au départ. J’ai même pensé qu’elle émanait des officines des activistes comme Kemi Seba et qu’elle se laisserait couvrir, avec le temps, par le brouillard poussiéreux de la contrattaque de la communauté dite internationale. Quand elle est devenue un sujet à l’ordre du jour du sommet des Chefs d’Etats Africains, j’ai continué d’être sceptique. J’ai cru à un coup de bluff. Il a fallu que j’entende Kofi Annan et Desmond Tutu donner leur avis sur la question pour que je me réveille de désespérer de mon continent. Le premier, certainement à la sortie d’une audience que venait de lui accorder Jacob Zuma a dit que ce serait une honte pour l’Afrique de sortir de la CPI. Le second a rué dans les brancards des autorités africaines en dénonçant le fait qu’elles veulent se tailler une immunité sur mesure et être au dessus de la loi dans leur pays. La cognée a été portée dans la fourmilière du système et les esclavagistes ont lâché les mieux domptés d’entre nous pour nous ramener dans le rang.
L’image est assez pathétique. C’est à se demander si l’histoire est linéaire ou cyclique. Au moment où Kofi Annan demandait à Affi N’Guessan de rentrer dans le gouvernement de Ouattara, un ami m’a appelé pour me poser une question suggestive. « Vois-tu une différence entre Ouattara et Kofi Annan ? » apparemment oui. Il y en a des multitudes. Mais dans le fond ce sont les mêmes personnalités formatés par le même système impérialiste. Ils ont été cooptés tous deux, à un moment donné de leur parcours, par le système, appartenu par voie de conséquence au monde de la finance et de la politique internationale et se sont mariés en deuxième nonce à des juives. Les deux ne peuvent pas avoir de points de vu divergents. Ils sont les fruits d’un investissement à long terme pour servir le système impérialiste. Ce sont des blancs qui portent un masque noir. C’est d’eux que parlent Marcus Garvey et Malcom X dans leur description du « nègre de maison » par opposition au « nègre des champs ». « Le nègre de maison, lui, vit, respire et se règle sur le pas de son maître et de sa famille. Il est majordome, cuisinière, servante ou mieux encore nourrice. Il aurait même la possibilité de racheter sa liberté ou de s’émanciper quand la bonne fortune le met entre les mains d’un maître éclairé, mais n’en veut pas vraiment car elle l’éloignerait de sa protection et ses bienfaits. Il voit même dans le droit de cuissage exercé par son maître ou ses fils une chance de purification de sa descendance, et accepte les châtiments corporels comme une œuvre de redressement moral salutaire pour lui ».
Kofi Annan n’est donc pas venu en Côte d’Ivoire pour tordre le bras à Ouattara comme j’ai cru le lire dans la presse de l’opposition ces derniers jours. Et sa croisade contre la sortie de la CPI des Etats africains ne relève aucunement d’une réminiscence de sa filiation africaine. Il est en mission tout comme Desmond Toutou dont je fais la promesse de revenir sur la plaidoirie pour une Afrique-marchepieds.
Les esclaves de maisons sont en réalité des géants aux pieds d’argile. On les reconnait à la tremblote qui s’empare d’eux dès qu’une moindre idée lumineuse jaillit du cerveau de ceux qu’ils contribuent à opprimer. La frénésie diplomatique qui a secoué les Elders, m’a rappelé la sortie pathétique de Ban Ki-moon pendant la crise postélectorale de 2010 en Côte d’Ivoire. Quand le président Laurent Gbagbo a proposé le recomptage des voix pour solder le contentieux électoral, le Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies censée épuiser toutes les voies pacifiques de recours pour préserver la paix dans les nations a eu la malheureuse idée que cela serait injuste. On était loin de penser qu’il pouvait confondre justice et droit du plus fort en cautionnant le bombardement des Institutions d’une République pour faire droit à son idée de justice dans une crise électorale. Ils sont reconnaissables, non pas par la couleur de leur peau ou la forme de leurs yeux, mais par la contorsion de leur discours qui perd pieds devant le réveil de l’opprimé.
Kofi Annan a cru dire une chose très importante en déclarant que ce serait un honte pour les Etats africains de sortir de la CPI. Ce sera quoi alors pour ceux qui n’ont pas daigné ratifier le traité de Rome? C’est par cette forme de racisme condescendant qui veut faire croire que les Africains doivent se mouvoir à la marge de l’universalité, et se tailler l’image d’une humanité spécifique, peu ordinaire, gobant le rejet des autres, qu’on reconnait les esclaves de maison. Desmond Tutu, cet évêque anglican à qui on aurait confié le bon Dieu sans confession pour la cause des victimes de l’apartheid n’échappe pas à cette catégorie de nègre-verge. Sa déclaration à la veille du sommet de l’Union Africaine arrache la palme de l’idiosyncrasie : « Chers amis, D'ici deux jours, les dirigeants africains pourraient décider de se retirer de la Cour Pénale internationale, un des outils les plus prometteurs pour affronter et sanctionner les génocides et crimes contre l'humanité.(…) Mais les dirigeants du Soudan et du Kenya, qui ont répandu la peur et la terreur dans leur pays, tentent de faire sortir l’Afrique de la CPI, ce qui leur permettrait de tuer, de violer et d'inciter à la violence et à la haine en toute impunité. Je sais qu'ensemble nous pouvons empêcher cela. Rejoignez mon appel pour que les voix de la raison l'emportent au sein de l'Union africaine et fassent triompher la justice -- ensemble, protégeons cette institution cruciale(…) C’est une lumière dans le noir que l’on ne peut laisser s’éteindre. » Le drame n’est pas dans le fait que Desmond Tutu considère la CPI comme une « institution cruciale… lumière dans le noir » qu’il faille défendre coute que coute. C’est normal. La CPI est l’instrument de ses maîtres fouetteurs. Nous nous demandons seulement si ce monsieur est encore capable d’ouvrir les yeux et l’esprit pour penser l’impunité et la justice dans le cadre de la souveraineté des Etats africains. Oui, il ne faut pas laisser les Chefs se mettre au dessus des lois de leurs Etats et massacrer leur peuple, mais est-ce en restant des Etats vassaux des autres qu’on assure la justice chez soi. Tutu oublie que le moins qu’on puisse subir dans ce cas de figure est l’injustice de ceux à qui on est soumis. J’aurai signé la pétition de Desmond Tutu s’il avait eu l’intelligence de proposer que l’Union Africaine crée sa propre Cour Pénale Internationale.

Joseph Marat

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